POURQUOI LES DÉLICES ?

« Les hommes sont nés des larmes du dieu solaire. » Mircea Eliade

Nous vivons dans le Chaos et nous cherchons le Naos. Le Naos est la salle secrète des temples de l'Egypte ou de la Grèce Antique. Mes dessins sont tracés à l'encre de Chine, et forment un labyrinthe qui mène, je l'espère, au cœur du Naos. Heurté par la fragmentation du monde actuel, je cherche à opérer ce que l'informatique nomme une « défragmentation », c'est à dire une analyse progressive du Chaos de la mémoire vive. Jérôme Bosch est la drogue la plus puissante que j'ai jamais prise.

Il y a dans ma pratique du dessin un mélange de compulsion et de lâcher prise. Je crois au Wuwei des chinois, le non-agir. Pourtant j'aime oeuvrer sans discontinuer. Pour moi, le Wuwei rejoint Lautréamont lorsqu'il dit «Lutter contre le mal, est lui faire trop d'honneur.» Parler de l'enfer, de la violence, de la guerre me paraît essentiel, mais je désire le faire comme Jérôme Bosch, sans lutter, sans sadisme. Au fur et à mesure de la réalisation de cette exposition je pense beaucoup à un passage de l'histoire des croyances et des idées religieuses de Mircea Eliade. Plus précisément à son explication de l'usage initiatique des Tjurunga, du peuple Arrenrnte, des Aborigènes d'Australie. Le Tjurunga est un objet sacré utilisé dans le rituel initiatique. Eliade explique : «Les Tjurunga sont cachés dans des grottes ou enterrés dans des lieux sacrés, et ne sont communiqués aux jeunes hommes qu'à la fin de leur initiation. Chez les Aranda, le père s'adresse à son fils en ces termes : « voici ton propre corps duquel tu es sorti par une nouvelle naissance », ou : « C'est ton propre corps. C'est l'ancêtre que tu étais quand, durant ton existence antérieure, tu pérégrinais. Puis tu descendis dans la grotte sacrée pour y reposer. » Mes dessins veulent être des Tjurunga. Dans l'idéal, ils doivent proposer un corps antérieur, ou un corps d'incarnation future.

La quête de transmutation est partout présente chez Bosch. Michel de Certeau l'a merveilleusement débusqué. Il écrivait : «Il y a de l'alchimie dans le tableau, mais elle effectue la «conversion» (ou, comme on disait, la putrefactio, decoctio, et exaltatio) de ce vocabulaire encyclopédique, alors que la lecture réduit d'abord l'image à un graphe et fait ensuite de celui-ci l’expression d’un savoir caché. En reprenant les signes qui logent dans son tableau toutes les curiosités scientifiques de son temps, Bosch les fait fonctionner autrement, tout comme les divers fragments du monde qu'il rassemble dans le non-lieu de sa peinture. Il en fait un jardin. » Cette passion encyclopédique du détail est une drogue familière pour les esprits que nous sommes de nos jours, voyageurs du wiki, intoxiqués de l'intrication. Est-ce qu'il y a un jardin dans la cornue, ou une cornue dans un jardin, la question reste entière. Ce qui est certain, ce sont les délices.

Damien MacDonald