Texte: Thomas Lemut / Atlas Ad Memoriam - Un Papillon dans les Tranchées par Stephan Levy-Kuentz

par STEPHAN LEVY-KUENTZ

UN PAPILLON
DANS LES
TRANCHÉES

« Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver. » René Char La parole en archipel

Nous y sommes. Voici convoqué un langage froid et métallique teinté de nostalgie. Une nostalgie proche de celle que définissait Andrei Tarkovski comme « une idée de ce qu’était le monde lorsque les êtres y étaient rares et toute rencontre une aventure ». Les pieds dans la boue mais des papillons dans le regard, voici une géométrie carcérale mise au service d’un angle mort occulté de l’archéologie familiale de l’artiste : un ancêtre broyé par la Grande Guerre, première boucherie du XXe siècle. Exhumant un monde évanoui par sa reconstruction conceptuelle, Atlas ad memoriam met ainsi en scène les pièces à conviction de l’indicible ensanglanté. En choisissant d’esthétiser les reliques désuètes de l’absurdité guerrière, Thomas Lemut, pour qui l’authenticité naît de l’intimité, interroge la récognition de toute empreinte historique, comme sa sublimation.

Une topologie de la réminiscence qui puise dans l’abyme du sacré, qui reconsidère ces fétiches remontés des caves pour les ordonner en mémorial poétique. Des gris-gris sous la forme de trèfles à quatre feuilles, de clichés délavés, d’encre fanée, de douilles évidées, de rubans de gloire militaire. Autant d’éclats mentaux plantés dans le souvenir du mort, d’œuvres hétéroclites et subjectives qui peu à peu finissent par composer la Carte du Tendre du devoir de mémoire.

Fondée sur une cartographie dont les rébus occultes refondent et redistribuent ces indices du passé, Atlas ad memoriam enquête sur une énigme inaccessible. Passées de poche en poche, cent fois pliées et repliées, chargées en filigrane de l’empreinte génétique d’officiers devenus fantômes, voici des cartes d’état major fanées mais intactes de leur sang, préservées des averses ou des larmes de courage. À l’encre rouge ou bleue, routes, chemins, tranchées, y rampent toujours en veines pâles. Ce sont les épreuves topographiques du vivant, ce sont les bonnes feuilles de la guerre esthétique qui s’y joue en secret. Antidote à cette pétrification, des escadrilles de papillons crucifiés, symboles de fragilité, se disputent stratégiquement l’air qu’il reste à se partager. À l’aplomb du plomb, toute une mythologie volatile plantée de lépidoptères, presque des baisers.

Il s’agit alors de graver le geste au présent dans la gravité. En leitmotiv de l’idée de transmission qui relie ces œuvres entre elles, voici les mains du père sur son lit de mort. Des mains entremêlées avec celles du fils venu à son chevet pour adoucir le passage.

Un relais matérialisé par l’étreinte ultime, ce gouffre entrouvert. Alors, rehausser le cliché au crayon et définitivement glisser son sang dans la verticalité familiale, se l’approprier afin de l’actualiser. Plus loin, d’autres signaux tel ce miroir aux alouettes, toupie anachronique qui rappelle que tout est partout et rien nulle part. L’inverse, peut-être. Dans ces conditions, que gagner, contre qui, et dans quel but ?

L’artiste est un rescapé du réel qui s’efforce de se rendre le plus tard possible à l’ennuyeuse évidence. Au mortifère. Il est à l’image de ce carnet de tranchées, épine dorsale implicite de l’exposition. Sauvées au jour le jour des fossés de l’ignoble, des notes de guerre qui, en septembre 1918, viennent abruptement s’échouer en haut d’une page : « …mais impossible de continuer, je reçois une balle dans la tête et une grenade ». Suspendu à un avenir promis au silence, l’ancêtre s’en sort miraculeusement mais le carnet, lui, a déjà rendu l’âme. Par cette anamnèse prononcée par Thomas Lemut à un siècle de distance, sous cette page tournée par le vent de la création, voici l’ancêtre remis dans le temps, celui-là même qui continue de lire par dessus notre épaule.

Stéphan Lévy-Kuentz

Novembre 2015

ExpositionsEmmanuel Bouvet